Moussa Kondo est le directeur national de Accountability Lab Mali. Doussouba Konate est responsable de l’apprentissage à Accountability Lab Mali. Cet article a été publié à l’origine dans le Washington Post.

Nous avons entendu les coups de feu et le grondement des véhicules militaires avant de les voir. Les troupes sont arrivées mardi à Bamako, la capitale du Mali, scandant “baara bana !”, ce qui veut dire dans notre langue locale, le bambara, “le travail est terminé”.

Dans la matinée, les troupes mutinées d’une base militaire de Kati, près de Bamako, avaient pris d’assaut la résidence du président. Ils ont arrêté le chef de l’État, Ibrahim Boubacar Keïta, et le Premier ministre, Boubou Cissé, ainsi que d’autres hauts responsables du gouvernement et de l’armée.

Une foule composée pour la plupart de jeunes Maliens s’est jointe à la clameur. Ils étaient nombreux à saluer ce putsch, car ils sont désillusionnés par le régime corrompu et le chômage qui découle de l’effondrement économique de notre pays. Ils sont aussi inquiets face au covid-19.

Le cabinet de Me Kassoum Tapo, récemment nommé ministre de la Justice, a été pillé et incendié. Il faut rappeler qu’il avait promis d’emprisonner tous les manifestants qui répondraient à l’appel du mouvement de contestation dit du 5 juin contre la pauvreté endémique, l’insécurité croissante et la corruption. La communauté internationale qui a immédiatement condamné le coup d’État, cherche à négocier une sortie de cette crise. Mais en parlant aux gens dans la rue cette semaine, nous ressentons beaucoup plus de joie que de consternation.

Depuis son indépendance, le Mali a une longue histoire de coups d’État militaires. En 2012, un groupe de soldats appartenant au même camp militaire d’où est parti cette semaine le putsch avaient attaqué Bamako et renversé le gouvernement. Ils étaient mécontents de la façon dont la rébellion dans le nord du pays était gérée. On se souvient qu’alors les gens étaient également optimistes quant aux perspectives d’un avenir différent, mais le putsch avait entraîné des mois d’instabilité, des sanctions généralisées contre le Mali et, finalement, la détérioration de la gouvernance et de la sécurité.

Pour construire un avenir meilleur, le Mali doit tirer les leçons du passé.

Selon les informations, le coup d’État de cette semaine aurait commencé par une dispute au sein de l’armée sur la gestion et la rémunération. Mais le problème de la corruption va au-delà de cela. Pendant des décennies, les élites rapaces du gouvernement ont pillé les fonds publics, mal géré les revenus des contribuables et se sont enrichies aux dépens du peuple malien. La crise du covid-19 a rendu plus difficile pour les citoyens d’exiger la transparence. En 2012, le nouveau gouvernement n’avait pas pris de mesures fondamentales pour améliorer la gouvernance – notamment le renforcement des systèmes financiers, le renforcement des organismes de lutte contre la corruption et le contrôle adéquat des services publics. Aujourd’hui, ces changements sont essentiels.

Deuxièmement, la tenue hâtive d’un scrutin ne réglera pas le problème. Cette formule employée habituellement par les militaires consiste à organiser rapidement des élections afin d’assurer la légitimité démocratique du nouveau gouvernement. Mais cela peut être profondément problématique. Tout d’abord, parce les gouvernements élus suite aux putschs de 1991 et 2012 ont à chaque fois fait preuve de mauvaise gouvernance et de vénalité. Ensuite, parce que la crédibilité des élections dans le pays est d’autant plus compromise après que le régime Keïta ait récemment contesté le résultat des législatives afin de consolider son pouvoir, ce qui a été un des principaux moteurs des protestations actuelles.

Le Covid-19 et l’insurrection en cours ne faciliteront pas le processus. Le déroulement des élections devra être planifié avec soin pour garantir la légitimité et la confiance dans les résultats. Cela signifie qu’il faudra garantir l’indépendance de la commission électorale et adopter des mesures importantes pour préserver la probité du comptage des votes, et créer – avec la Mission de maintien de la paix des Nations unies – les conditions nécessaires pour que le scrutin ait lieu en toute sécurité pour tous.

Troisièmement, l’armée doit s’efforcer, en partenariat avec les élites civiles, à élaborer rapidement un plan visant à projeter clairement sa crédibilité et à progresser vers les objectifs qu’ils partagent avec les citoyens. Le Mali est déjà confronté à une insurrection islamiste qui fait rage. Il est à craindre que l’instabilité actuelle ne profite aux extrémistes, comme ce fut le cas en 2012 lorsque les rebelles ont profité du putsch pour gagner du terrain. Les nouveaux dirigeants militaires ont pris un bon départ en promettant des “institutions fortes”. Le peuple malien veut savoir par quels moyens les militaires entendent renforcer la sécurité et protéger les vies. Ils veulent savoir comment ils vont ramener la paix, rouvrir les écoles et créer des emplois pour les millions de personnes qui vivent dans la pauvreté.

Enfin, il est temps que les jeunes dirigent ce pays. L’âge médian au Mali est juste au-dessus de 16 ans, alors que l’âge moyen des parlementaires est de plus de 50 ans. D’autre part, le pourcentage de femmes au pouvoir est minuscule. Les voix des jeunes et des femmes sont largement ignorées, leur potentiel largement inexploité, et leurs compétences en matière de leadership largement inutilisées. Un aspect important du problème réside dans le fait que l’élite politique plus âgée est beaucoup trop détachée des réalités de ceux qui grandissent et essaient de joindre les deux bouts.

Comme on dit en bambara, “waati sera”, ou “le temps est venu”. Nous avons des citoyens engagés et énergiques qui veulent construire un avenir meilleur. Une nouvelle voie est possible.